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Tout ce que nous sommes

Si tu veux qu’on arrête. On arrêtera.

Mais tout n’est pas terminé. Il reste des musiques à jouer. Des mots à prononcer. Des souvenirs à oublier. Tu dois vivre encore plusieurs décennies pour comprendre la lassitude. Pour comprendre l’ennui des jours chauds. Au bout d’un moment tu diras sûrement « j’en ai assez, je pars. » mais tu ne partiras pas. C’est toujours comme ça. L’heure n’est jamais la bonne pour tout quitter. Tu reporteras. Tu trouveras des prétextes. Mais au fond, tu connaîtras la vérité. Cette vérité. On ne peut pas partir d’ici. On coulera tous ensemble. Méticuleusement. Avec notre petit bonheur de con. D’imbécile. Ce bonheur simple, que les autres nous envie. Mais ils ne savent pas. Ce bonheur là n’est pas de ceux qu’on devrait jouir toute une vie. C’est un bonheur passager. Fuyant. Qui nous accapare sans réel impact sur nos vies. C’est un bonheur d’illusion. C’est une fumerie d’opium. Doucement, ça nous tuera. Mais on mourira avec le plaisir d’être resté sur la même terre. D’avoir été fidèle à nos ancêtres assassinés par le même harassement.

Comme souvent, comme tous les jeunes d’ici, tu te diras que tu mérites mieux. Mais dans la vie on a jamais ce qu’on mérite vraiment. Alors tu te contentera de vendre de la merde aux touristes de merde sur la plage de merde de copacabana. Et tous les étrangers te regarderont avec cette même pitié dégoûtante qui n’est que de la peur mal cachée par leurs petits yeux clairs d’européens. Des yeux qui n’ont rien connu de ce qui fait notre quotidien. Des yeux qui ne verront jamais l’opulence crasseuse de nos favelas. Des oreilles qui n’entendront jamais les coups de fusils habituels qui nous bercent toutes les nuits.

Tu prieras Dieu quand tu dealeras au coin des rues insalubres de Rio. Et le soir, après avoir vendus autant de merde et de came que tu auras pu, tu te saouleras dans des bars plus vieux que toi. Tu payeras cash une prostituée au corps maigre de ces travailleuses nocturnes et tu coucheras jusqu’au matin avec elle.

Et une nouvelle journée te tuera de sa chaleur humide. La canicule des pauvres qui ronge nos peaux de charognards. Tu grogneras, le même grognement tous les matins. La putain se sera déjà cassée de ton lit pendant ton sommeil obscur, aussi artificiel que les cachets que tu as avalé en te levant.

Et puis après des années et des années à te crever dans l’extase du chagrin, celui qui use ton esprit, tu penseras à la mort. La vrai mort. Celle qui tue. Celle dont tu ne reviendras pas. Et tu te souviendras du vieux Colt que ton père t’avait offert il y a déjà plus longtemps que son propre décès. Tu l’observeras avec fascination. Avec cette envie dangereuse des folies humaines. Tu penseras à la puissance du tir dans ta gorge. Au sang noir qui giclera sur les murs de ta chambre. A la catin que tu as baisé avec ardeur hier soir. Et tu le démonteras, pièce après pièce. Sans te presser. Pour bien comprendre l’objet de ta mort. On a pas toujours l’occasion d’étudier avec une passion aussi scientifique et précise ce qui nous tueras.

C’est à ce moment là que ta vie deviendra aussi aléatoire qu’une roulette russe. La faucheuse te frôlera de sa lame. Sans jamais vraiment te toucher. Tu seras tenté, chaque fois, de toi même passer le métal sous ta propre pomme d’Adam. Mais tu ne le feras pas. Pas tout de suite. Tu resteras un moment dans l’orgasme étrange d’avoir le pouvoir sur ta propre vie. Ce pouvoir que tu n’avais jamais eu avant et que tu découvres avec félicité. Et puis en marchant sur la terre dégueulasse du bidonville tu te remémoras. Tes racines sont ici. Tu es de l’espèce qui est faite pour être malmené. Pour devenir esclave des envies des ploutocrates. C’est eux qui font la loi. Tu le sais bien. Et là, tu voudras vivre pour prouver l’acharnement débile de nos aïeuls. Pour prouver qu’on ne peut pas nous écraser si facilement. Que les rats prolifèrent moins que nous. Que la peste tue moins que nous. Que le choléra se propage moins que nous. Et tu imagineras le Colt pointé vers ces aristocrates contemporains, à les massacrer sans plus de pudeur qu’un enfant en bas-âge.

Et là, à ce moment, quand tu ne seras plus dans l’attente, tu deviendras un des nôtres. Et tu sauras enfin qui tu es.

Ce n’est pas en arrêtant. Ce n’est pas en t’enfuyant. Je te le dis.

Mais si tu veux qu’on arrête. On arrêtera. Je suis vieux moi. Je m’en fiche. Je serais déjà mort quand ton déclin sonnera.

Mais rappelle toi, on est de la même race gamin.

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